On passe sa vie à partir, en dehors et en dedans.

On traverse des oh! et des bah! – les premiers créateurs, les seconds générateurs de départs.

On s’éloigne lentement de la famille, on laisse derrière le sourire des amis, on délaisse les lieux qui pourtant nous sont devenus familiers. Le quai d’une gare, un port désert sous les tropiques, la salle d’embarquement d’un aéroport quelque part, ne sont que tremplins et issues de secours. Nous décidons un beau jour de saborder une relation et de partir. Nous quittons un mariage, nous laissons quelqu’un, et quelques-uns nous laissent. Étrangement, il semble que la totalité de ces départs soit présente en nous, à chaque instant.

La vie est une suite endiablée de départs, impromptus ou calculés, mais jamais oubliés. Ils s’accumulent, au fil des années, comme autant de bouteilles dans un cellier égaré. La plupart des souvenirs de tous ces endroits, ces gens et ces histoires, vieillissent remarquablement bien – prenant du panache avec le temps qui passe, comme autant de grands crus qui ne seront jamais dégustés.

C’est la somme de toutes ces fuites en avant qui dessine notre présent. Ironiquement, un C.V. ou une carte de visite devraient donc, pour bien nous représenter, raconter cela plutôt que nos diplômes. “Je suis qualifié pour ce poste parce que j’ai plus de 100 départs à mon actif. J’ai quitté ma ville natale, mon pays, j’ai tout laissé derrière moi, abandonné plein de possibilités à peine ébauchées, quitté beaucoup d’emplois, aussi. Je retombe toujours sur mes pieds. Je suis donc prêt pour un nouveau départ.” Eh oui, le mot départ semble donc pouvoir s’utiliser dans les deux sens, n’est-ce pas ironique? On prend un nouveau départ en sachant au fond de nous-mêmes qu’il se terminera un jour ou l’autre par un… ancien départ.

Moi aussi, j’avoue que je transporte chaque jour avec moi une série de départs contradictoires tous plus colorés les uns que les autres, nostalgiques, intenses, fatidiques et motivants. Ils m’accompagnent, me hantent et aussi me “tiennent chaud pour le temps qu’il me reste”. Ce sont un quai désert du port de Guam au petit matin, la tour de contrôle de l’aéroport international de Toulouse Blagnac, une ruelle poussiéreuse du pueblo de Rioja dans le nord du Pérou, la piste en gravier de l’île de Petit Caïman, celle en dur de San Salvador aux Bahamas, une minable chambre d’hôtel à Patong Beach en Thaïlande, un Combi Volkswagen chargé à bloc en haut de l’Allée des Rosiers, une route de terre boueuse devant une maison de bois dans la jungle Costaricaine, une adorable petite maison du Bay Area en Californie, et puis un aéroport, un autre aéroport, encore un aéroport et toujours un aéroport…

Dans chacun d’eux j’ai laissé quelques plumes, un peu de moi-même qui demeure à jamais en suspend dans l’éther d’une adresse, d’une date ou d’un cœur. Mais je me suis aussi généreusement servi, puisant à pleins souvenirs dans la puissance du moment et emportant au creux de moi d’entières brassées du bois sec de la vie, prêtes à raviver un feu quand la lumière baisse et que le froid s’immisce, pour faire briller une ancienne larme et générer un nouveau départ.

On passe sa vie à partir, en dehors et en dedans.